Le coût d’un approvisionnement français
En bref
- Le ministère annonce 200 M€ de crédit d’impôt ; le montant effectivement utilisé n’est pas documenté.
- Imerys déclare avoir finalisé une participation publique minoritaire de 50 M€ en avril 2026 : du capital, pas une subvention.
- La capacité visée atteint 34 000 tonnes d’hydroxyde de lithium par an à l’horizon 2030, selon le ministère.
- Le CGE conteste l’hypothèse selon laquelle l’absence du projet réduirait nécessairement les ventes de voitures électriques.
Produire en France une matière première pour les batteries a un prix. Pour le lithium de Beauvoir, l’investissement initial est estimé à 1,8 milliard d’euros, selon l’avis du Conseil général de l’économie (CGE) du 13 novembre 2025. Ce montant couvre les étapes pilote et industrielle du projet EMILI. Il ne constitue ni une facture finale ni un coût complet sur toute la durée d’exploitation.
Le bénéfice attendu est d’abord industriel : sécuriser une partie de l’approvisionnement des usines françaises de batteries. Le ministère chargé de l’Industrie évalue cette contribution à plus de 20 % de leurs besoins en lithium dans son communiqué du 1er septembre 2025. Mais les pièces disponibles ne permettent de chiffrer ni le rendement financier du projet, ni ses émissions évitées par rapport à un approvisionnement importé.
La facture en un chiffre
L’ordre de grandeur est celui d’un investissement industriel de 1,8 milliard d’euros, d’après l’avis économique du CGE du 13 novembre 2025, publié le 25 novembre. À titre de comparaison, le communiqué ministériel sur les métaux critiques du 1er septembre 2025 annonce un crédit d’impôt de 200 millions d’euros pour EMILI : un soutien important, mais inférieur à l’enveloppe totale d’investissement.
Cette estimation concerne le projet industriel, pas seulement l’accès au gisement. L’enjeu économique consiste à transformer une ressource souterraine en un produit utilisable par la filière des batteries. Un titre minier ne garantit donc ni le financement, ni la réalisation des installations, ni leur compétitivité.
Le dossier documentaire signale l’octroi de la concession au Journal officiel. Toutefois, le corps du décret n’a pas pu être consulté directement. Les clauses détaillées et la durée exacte ne sont donc pas utilisées ici pour calculer un coût annuel ou un amortissement.
Le détail du calcul
Le chiffre retenu provient du CGE, et non d’une reconstitution à partir d’annonces successives. Dans son avis de novembre 2025, le Conseil décrit une enveloppe initiale de 1 800 millions d’euros pour les étapes pilote et industrielle. Le dossier ne précise pas si cette estimation est exprimée en euros courants ou constants, ni l’année monétaire de référence.
Il manque aussi un échéancier détaillé des dépenses. Impossible, dans ces conditions, de convertir correctement l’enveloppe en charge annuelle. La durée de construction, le calendrier des décaissements et le coût du financement influencent pourtant le coût économique supporté avant les premières ventes.
Pour le lithium de Beauvoir, diviser cet investissement par une capacité annuelle donnerait un indicateur d’intensité capitalistique, pas un prix de revient par tonne. Ce dernier exige notamment les dépenses d’exploitation, la production effectivement vendue, la durée d’utilisation des équipements et les conditions de financement. Ces informations ne sont pas documentées dans les pièces retenues.
Le soutien fiscal et l’apport public au capital ne doivent pas davantage être soustraits mécaniquement de l’investissement. Ils renseignent sur certains moyens de financement, mais ne réduisent pas le coût des installations elles-mêmes. Le plan définitif entre fonds propres, partenaires et emprunts reste inconnu.
Ce que ça rapporte
Selon le communiqué du ministère chargé de l’Industrie du 1er septembre 2025, EMILI vise jusqu’à 34 000 tonnes d’hydroxyde de lithium par an à l’horizon 2030. Le ministère présente ce volume comme l’équivalent des besoins de 700 000 véhicules électriques par an. Il s’agit d’un objectif de capacité, pas d’une production constatée, et d’hydroxyde de lithium, pas de lithium métal.
Cette équivalence automobile facilite la lecture du volume industriel. Elle ne permet cependant pas de reproduire le calcul : le communiqué ne détaille pas les hypothèses de batteries. Elle ne mesure pas non plus un nombre de voitures supplémentaires vendues grâce à la mine.
Le même document ministériel estime la contribution attendue à plus de 20 % des besoins en lithium des usines de batteries implantées en France. Le dénominateur détaillé n’est pas fourni. Cette projection indique une diversification possible des approvisionnements, pas une autonomie complète de la filière.
Le bénéfice climatique demande davantage de prudence. Dans son avis de novembre 2025, le CGE conteste le scénario supposant que l’absence de Beauvoir réduirait les ventes de véhicules électriques. Des importations pourraient permettre de maintenir ces ventes. Le Conseil rapporte qu’une analyse de sensibilité d’Imerys réduit alors le bénéfice socio-économique, tout en le laissant positif. Cette conclusion ne fournit pas un montant de recettes ou de bénéfice net.
Attribuer au projet tous les gains de l’électrification des véhicules qu’il pourrait approvisionner serait donc excessif. Il faut comparer des chaînes d’approvisionnement. Aucun résultat chiffré exploitable en tonnes de CO2 évitées n’est fourni ici ; aucun coût d’abattement ne peut être établi.
Qui paie, qui gagne
Le financement public identifié prend des formes différentes. Le ministère annonce, le 1er septembre 2025, 200 millions d’euros de crédit d’impôt industrie verte. Le montant effectivement imputé ou remboursé n’est pas documenté. Cet instrument mobilise les finances publiques, mais l’annonce ne prouve pas un versement intégral déjà réalisé.
Dans son communiqué financier du 29 avril 2026, Imerys indique avoir finalisé le 22 avril une participation minoritaire de 50 millions d’euros de la Banque des Territoires pour le compte de l’État. Contrairement au crédit d’impôt, il s’agit de capital : l’investisseur public prend une participation et s’expose au risque du projet. Le rendement attendu et les conditions détaillées ne sont pas fournis.
Les gains potentiels concernent l’entreprise, ses fournisseurs, les salariés et les industriels utilisateurs. L’avis du CGE de novembre 2025 rapporte les projections d’Imerys en exploitation : 781 emplois directs, 2 409 indirects et 2 755 induits. Ces catégories distinguent les postes du projet, les effets chez les fournisseurs et ceux liés aux dépenses des revenus distribués. Ce sont des estimations, pas des créations constatées ni nécessairement des emplois tous localisés à proximité de la mine.
Les recettes fiscales locales, le gain des actionnaires et le retour financier pour l’État ne sont pas documentés. La répartition définitive du risque entre contribuable, entreprise, partenaires et prêteurs reste donc à préciser.
Les comparaisons
La comparaison pertinente oppose le lithium de Beauvoir à un approvisionnement provenant d’autres sites, et non automatiquement à l’absence de batteries. C’est le contrepoint soulevé par le CGE dans son avis de novembre 2025. Il modifie la manière de compter les bénéfices : la sécurité d’approvisionnement peut conserver une valeur même lorsque la production automobile serait maintenue sans mine française.
Comparer les options suppose de connaître leur coût livré, leur fiabilité et leurs impacts environnementaux sur un périmètre commun. Le dossier ne fournit pas de chiffrage homogène permettant de classer Beauvoir face à une mine étrangère ou à un fournisseur européen. Il ne permet donc pas d’affirmer que la production française serait moins chère.
La souveraineté peut justifier d’accepter un surcoût, mais encore faut-il le mesurer. Le montant d’investissement ne suffit pas à déterminer ce surcoût, pas plus qu’il ne prouve une économie future pour les acheteurs de batteries.
Les limites du calcul
L’estimation disponible ne renseigne pas le coût final actualisé, le coût complet d’exploitation ni le coût détaillé de fermeture. Elle ne donne pas non plus les recettes annuelles, les marges ou les prix contractuels de vente. Le lithium de Beauvoir reste ainsi un projet dont certaines dépenses sont identifiées, mais dont la rentabilité n’est pas vérifiable à partir de cette matière.
La distinction entre établi, prospectif et débattu est essentielle. Les annonces de soutien sont documentées ; l’apport au capital est déclaré finalisé par l’entreprise. Les capacités et les emplois restent des projections. Le bénéfice socio-économique dépend, lui, du scénario de comparaison, comme le souligne le CGE.
Le prochain jalon économique est l’étude de faisabilité définitive. Dans son communiqué du 11 février 2026, le ministère de l’Économie prévoit sa finalisation début 2027, avant toute décision finale d’investissement. Cette échéance n’est pas la date d’une décision déjà acquise. Le coût actualisé, le financement et les hypothèses de production permettront alors de mieux apprécier ce que la sécurisation de l’approvisionnement coûte réellement.
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Sources et documents
- Conseil général de l’économie — Avis AEES-2025-001 sur le volet économique et social du projet Beauvoir (novembre 2025)
- Ministère chargé de l’Industrie — Sécurisation de nos approvisionnements en métaux critiques, communiqué n° 850 (septembre 2025)
- Ministère de l’Économie — Participation de l’État au capital du projet lithium EMILI (février 2026)
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