Nucléaire au-delà de 60 ans : quels coûts avant de décider ?

Le coût d’une exploitation au-delà de 60 ans n’est pas encore documenté. Les estimations disponibles concernent d’autres horizons et ne suffisent pas à établir la rentabilité des futurs travaux d’EDF.

Prolongation des réacteurs — nucléaire au-delà de 60 ans : quels coûts avant de décider ?

Produire plus longtemps, à quel prix

En bref

  • La consultation annoncée par l’ASNR court du 22 octobre au 2 décembre 2026 ; son avis est attendu début 2027.
  • La Cour des comptes estime à 50,8 € de 2023 par MWh le coût d’une prolongation de 40 à 60 ans, pas au-delà.
  • Les dépenses annuelles de maintenance et d’investissement d’EDF dépassent 6 milliards d’euros en fin de période 2014–2024, selon la Cour des comptes.
  • Aucun gain net ni volume de CO2 évité propre au fonctionnement au-delà de 60 ans n’est chiffré dans le dossier.

La prolongation des réacteurs peut permettre de continuer à produire avec des installations existantes. Encore faut-il distinguer le coût du parc actuel, celui des travaux déjà engagés et celui d’une exploitation beaucoup plus longue. Sur ce dernier point, le dossier disponible ne fournit pas de devis : les évaluations économiques publiées ne chiffrent pas spécifiquement le fonctionnement au-delà de soixante ans.

La démarche ouverte par l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) est prospective. Elle ne vaut pas autorisation collective de poursuivre l’exploitation. Son intérêt économique devra être établi à partir des travaux nécessaires, de la production réellement disponible et des recettes attendues. Le projet intégral d’avis n’ayant pas été retrouvé dans les pièces consultées, sa conclusion technique précise ne peut pas être confirmée ici.

Les chiffres clés

  • 56 réacteurs de deuxième génération sont concernés par la démarche prospective, selon le registre de l’ASNR pour la consultation ouverte le 22 octobre 2026 ; ce périmètre ne se confond pas avec celui des évaluations économiques incluant Flamanville 3.
  • 50,8 € de 2023 par mégawattheure (MWh) : estimation du coût de prolongation de quarante à soixante ans, selon la Cour des comptes, le 17 novembre 2025 ; ce n’est pas un coût au-delà de cet horizon.
  • 60,3 € de 2026/MWh, soit 61,5 € courants/MWh : coût complet prévisionnel moyen pour 2026–2028, selon la Commission de régulation de l’énergie (CRE), le 30 septembre 2025, sur un périmètre de 57 tranches incluant Flamanville 3.
  • 74 % de disponibilité moyenne sur 2014–2024, selon la Cour des comptes, le 17 novembre 2025 : un indicateur distinct de la production effectivement vendue, mais déterminant pour répartir les coûts sur les volumes produits.

La prolongation des réacteurs entre dans une phase prospective

Le registre des consultations de l’ASNR, pour la consultation ouverte le 22 octobre 2026, porte sur les perspectives de fonctionnement au-delà de soixante ans. Il ne documente pas une autorisation générale de passage de cinquante à soixante ans. Cette différence change la portée de l’actualité : il s’agit de préparer un horizon supplémentaire, pas de constater que toutes les démonstrations nécessaires sont acquises.

Le cadre juridique reste celui des réexamens périodiques. L’article L. 593-18 du Code de l’environnement, dans sa version issue de la loi du 22 juin 2023, impose un réexamen au moins tous les dix ans. La réflexion prospective ne remplace donc pas cette procédure.

L’enjeu technique porte notamment sur des composants métalliques non ou difficilement remplaçables. Dans son avis du 26 novembre 2024, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) demandait déjà de renforcer les recherches sur les cuves, leurs structures internes et certains coudes du circuit primaire. La durée d’exploitation envisagée ne dispense pas de démontrer la tenue de ces équipements.

Combien ça coûte, combien ça rapporte

Le coût propre à la prolongation des réacteurs au-delà de soixante ans est non documenté dans la matière fournie. Il serait trompeur de lui attribuer directement une estimation portant sur un autre horizon ou sur l’ensemble des dépenses du parc.

Dans son rapport La maintenance du parc électronucléaire d’EDF en France, publié le 17 novembre 2025, la Cour des comptes estime à 50,8 € de 2023/MWh le coût d’une prolongation de quarante à soixante ans. Cette estimation est conditionnelle. La Cour juge cette prolongation économiquement intéressante sous des hypothèses de production et de prix de vente ; elle n’établit pas le rendement d’une exploitation supplémentaire.

La prévision de coût complet publiée par la CRE le 30 septembre 2025 répond à une autre question. Elle évalue la production du parc historique pour 2026–2028 à 60,3 € de 2026/MWh, soit 61,5 € courants/MWh. Son périmètre et sa méthode diffèrent de ceux de la Cour. Les montants ne permettent donc pas de calculer directement un surcoût : ils ne sont ni exprimés dans les mêmes euros ni construits sur le même horizon.

Côté recettes, la première estimation de la CRE du 30 septembre 2025 projetait pour 2026 des revenus nucléaires d’EDF de 23,7 milliards d’euros, pour 360 térawattheures, soit 65,86 €/MWh. Ce repère est une prévision ancienne, pas une estimation actualisée au jour de cet article. Il mesure des revenus bruts, non un bénéfice ou le rendement des travaux futurs.

Le bénéfice attendu est le maintien d’une capacité de production. Mais aucun volume supplémentaire d’électricité, gain net, emploi maintenu ou montant d’importations évitées propre à cet horizon n’est chiffré dans le dossier. Les émissions évitées et le coût par tonne de CO2 évitée ne peuvent pas davantage être établis sans scénario de remplacement documenté.

Qui paie, qui gagne

EDF supporte les dépenses historiques de maintenance et d’investissement. Selon la Cour des comptes, dans son rapport du 17 novembre 2025 couvrant 2014–2024, leur montant annuel dépasse 6 milliards d’euros courants en fin de période. Cette enveloppe concerne le parc existant dans son ensemble : elle ne constitue pas la facture des seules prolongations.

Pour les futurs travaux, la répartition entre ressources propres, dette ou concours publics n’est pas documentée. Il n’est donc pas possible d’affecter une somme au contribuable ou au consommateur. EDF pourrait percevoir des recettes supplémentaires si la production se poursuit, mais le gain net dépendrait des investissements, des dépenses d’exploitation et des prix de vente.

Pour les consommateurs, disposer plus longtemps de capacités existantes ne signifie pas automatiquement une baisse équivalente de facture. Le dossier ne chiffre aucun reversement ni aucune économie imputable à cette poursuite d’exploitation. La rentabilité pour le producteur et le bénéfice pour l’usager sont deux résultats distincts.

Ce qui reste incertain

Ce qui est établi : le vieillissement doit être caractérisé et surveillé. L’avis de l’ASN du 26 novembre 2024 décrit notamment la fragilisation de l’acier des cuves sous irradiation neutronique. Les échantillons disponibles limitent les essais possibles ; les calculs doivent intégrer les incertitudes et conserver des marges prudentes.

Ce qui est probable, sous conditions : continuer à utiliser le parc peut présenter un intérêt économique. Mais l’appréciation favorable de la Cour des comptes du 17 novembre 2025 concerne l’horizon de soixante ans. Elle dépend du rétablissement durable de la disponibilité et des recettes, non du seul montant investi.

Ce qui reste débattu ou non démontré : la rentabilité de la prolongation des réacteurs au-delà de cet horizon, l’efficacité précise des solutions techniques et leur coût. Sans le projet intégral d’avis, il serait prématuré de présenter la conclusion de l’ASNR comme acquise. Une possibilité technique doit encore être étayée avant de devenir une hypothèse économique solide.

Ce qu’il faut surveiller

L’annonce du webinaire de lancement de l’ASNR, associé à l’événement du 22 octobre 2026, fixe la clôture de consultation au 2 décembre 2026 et annonce l’avis pour début 2027, sans date précise. La publication du texte intégral permettra d’examiner les réserves et les démonstrations demandées.

Sur le plan économique, les indicateurs décisifs seront le coût des travaux spécifiquement nécessaires, les durées d’arrêt associées et la disponibilité attendue après intervention. Il faudra aussi disposer d’une comparaison avec les moyens de production qui remplaceraient les réacteurs. Sans ces éléments, les coûts actuels constituent des repères utiles, mais pas encore un budget ni une preuve de rentabilité pour la durée supplémentaire.

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