Pollinisateurs : un tiers de notre alimentation disparaîtrait-il sans eux ?

Les cultures bénéficiant des pollinisateurs représentent 35 % du volume mondial étudié, mais leur contribution directe est estimée à 5 à 8 %. En France, ce service vaut plusieurs milliards d’euros.

Déclin des pollinisateurs — pollinisateurs : un tiers de notre alimentation disparaîtrait-il sans eux ?

Un service agricole à mesurer

En bref

  • L’IPBES estime en 2016 la contribution directe des pollinisateurs à 5 à 8 % de la production végétale mondiale, pas à un tiers de l’alimentation consommée.
  • L’évaluation française publiée en 2016 chiffre le service à 2,3 à 5,3 milliards d’euros pour les productions végétales alimentaires étudiées en 2010.
  • Le coût exécuté du plan national 2021-2026 et son effet écologique national ne sont pas établis dans le dossier documentaire.
  • Le règlement européen de 2024 impose d’inverser le déclin des populations de pollinisateurs au plus tard en 2030.

Le déclin des pollinisateurs justifie des mesures de protection, mais pas tous les chiffres employés pour les défendre. Selon la synthèse de l’IPBES, la plateforme intergouvernementale scientifique sur la biodiversité, publiée en 2016, leur contribution directe représente entre 5 et 8 % du volume mondial de production végétale. C’est nettement moins qu’un tiers, sans être économiquement négligeable.

La distinction compte pour évaluer l’action publique. La valeur agricole de ce service se chiffre en milliards d’euros en France. En revanche, le dossier documentaire ne permet d’établir ni le coût total effectivement payé pour le plan national pollinisateurs, ni son rendement écologique national.

L’affirmation

On lit souvent que, sans pollinisateurs, un tiers de notre alimentation disparaîtrait. Cette formulation transforme la production des cultures bénéficiaires en production entièrement attribuable à la pollinisation animale. Elle confond aussi récoltes agricoles et alimentation consommée.

Une référence scientifique du chiffre est l’étude de Klein et ses collègues, publiée en 2007. À partir des données agricoles mondiales de 2004, elle répartit le volume étudié entre cultures dépendant au moins partiellement des pollinisateurs, soit 35 %, cultures indépendantes, soit 60 %, et cultures non évaluées, soit 5 %. Le premier pourcentage décrit donc une catégorie de cultures, pas une perte intégrale attendue.

Ce que disent les données

La synthèse IPBES de 2016 retient une contribution directe de 5 à 8 % du volume mondial de production végétale. Cette estimation pondère les récoltes par leur degré de dépendance. Elle ne signifie pas que toute diminution des pollinisateurs ferait immédiatement perdre cette proportion : le recul partiel et la disparition totale sont des situations différentes.

Pour la France, l’Évaluation française des écosystèmes et des services écosystémiques, publiée en novembre 2016, estime la production végétale alimentaire attribuable aux insectes pollinisateurs entre 2,3 et 5,3 milliards d’euros pour 2010. Cela représente 5,2 à 12 % de la valeur des productions considérées, en métropole et dans les départements d’outre-mer. Ce sont des euros de l’année étudiée, pas une valorisation actualisée.

Cette estimation montre l’enjeu économique du déclin des pollinisateurs. Elle ne couvre toutefois pas toute l’agriculture française. Une part nationale en tonnes directement attribuable à la pollinisation n’a pas été identifiée dans les documents fournis.

La réponse publique associe habitats, connaissance et pratiques agricoles. Le plan national publié en novembre 2021 couvre la période 2021-2026. Son coût total exécuté, ventilé par financeur et par action, n’est pas documenté dans la matière fournie.

Des dépenses ponctuelles sont néanmoins identifiables. Le bilan du Fonds vert 2025, publié en juin 2026, recense huit projets dans la sous-mesure dédiée aux pollinisateurs. Il cite une subvention de 36 010 euros pour un projet du Marais poitevin prévoyant 3,6 kilomètres de haies sur sept parcelles agricoles. C’est une aide à un aménagement, pas le budget national du plan ni la mesure d’un bénéfice écologique obtenu.

Qui paie et qui gagne : les subventions mobilisent des ressources publiques ; les aménagements peuvent aussi demander du foncier, du travail et de l’entretien aux exploitants. Les producteurs des cultures dépendantes ont intérêt au maintien du service. Les consommateurs peuvent bénéficier du maintien de l’offre et de sa diversité. La répartition chiffrée des coûts et des gains entre ces acteurs reste inconnue dans le dossier.

Ce que le chiffre mesure, et ce qu’il ne mesure pas

Le tonnage ne décrit ni la valeur marchande ni la diversité des aliments. Klein et ses collègues montrent en 2007 que les dépendances diffèrent fortement entre productions fruitières, cucurbitacées, fruits à coque et oléagineux. À l’inverse, blé, riz et maïs ne dépendent pas de la pollinisation animale pour produire leurs grains. Il serait donc aussi inexact d’annoncer une disparition uniforme des fruits et légumes.

Les cultures bénéficiaires contribuent également à l’apport de vitamines. L’étude d’Eilers et ses collègues, publiée en 2011, distingue les nutriments contenus dans ces cultures de la fraction directement attribuable aux pollinisateurs. Confondre les deux reproduirait l’erreur du tiers. Cette analyse de l’offre végétale ne constitue pas une estimation des conséquences sanitaires en France.

Le calcul français de 2016 applique des coefficients de dépendance à la valeur des productions. Il ne chiffre ni le remplacement intégral du service, ni les pertes après adaptation des prix, des cultures et des comportements. Comparer cette valeur annuelle au budget incomplet d’un programme ne permet donc pas de calculer un retour sur investissement.

Pour évaluer les politiques contre le déclin des pollinisateurs, il faut aussi séparer activité administrative et résultat écologique. Le rapport d’avancement de la stratégie nationale biodiversité, publié en avril 2026, rapporte plus de 130 pratiques agricoles favorables recensées. Cela ne démontre ni leur adoption, ni une amélioration nationale attribuable au plan. Cette dernière n’est pas documentée.

L’argument en face

L’objection la plus solide au slogan est que les grandes productions de base ne dépendent pas des insectes pour leur récolte. Une baisse de la pollinisation ne se traduit donc pas mécaniquement par une baisse équivalente de toute l’alimentation. Mais le faible poids relatif d’une culture dans le tonnage mondial ne rend pas sa perte indolore pour une filière ou un territoire.

L’enjeu réglementaire demeure. L’article 10 du règlement européen du 24 juin 2024 relatif à la restauration de la nature impose d’améliorer la diversité des pollinisateurs et d’inverser le déclin de leurs populations au plus tard en 2030, puis d’obtenir une tendance à l’augmentation.

Le règlement délégué du 19 septembre 2025 fixe la méthode de surveillance : au moins 120 sites en France, avec une première période d’évaluation allant du 16 décembre 2026 à 2030. Le suivi porte notamment sur les abeilles sauvages, syrphes et papillons. Le nombre de ruches et les récoltes de miel ne remplacent pas ces indicateurs.

Pour la suite, le ministère chargé de l’écologie annonce le 14 octobre 2026 la remise du projet de plan de restauration de la nature, qui traite des pollinisateurs. Un successeur national autonome du plan pollinisateurs, doté d’un budget adopté, n’est pas établi dans le dossier. Les prochains arbitrages devront rendre lisibles les financements et les résultats attendus contre le déclin des pollinisateurs.

Verdict

À nuancer. Le tiers correspond au volume des cultures bénéficiant au moins partiellement de la pollinisation animale, pas à une quantité d’alimentation qui disparaîtrait intégralement. Corriger ce chiffre ne supprime pas l’enjeu économique : le service agricole français est évalué en milliards d’euros, mais le coût total et l’efficacité nationale des mesures de protection restent à documenter.

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